La spectaculaire métamorphose de Stephan Schmidheiny

StephanSchmidheiny

Stephan Schmidheiny (à droite) ici en compagnie de James Wolfensohn, alors président de la Banque mondial, en 2003. © Mayela Lopez / AFP

 

Le Point.fr - Dominique Dunglas

 

L'ancien patron de la société Eternit, qui ne s'est jamais présenté aux audiences du procès de l'amiante, s'est reconverti en paladin de l'écologie. Au Costa Rica.

 

Les habitants de Casale Monferrato, dans le Piémont italien, ne prononcent jamais son nom et l'appellent simplement "le Suisse". Une présence mystérieuse et obsédante. Mystérieuse, car jamais Stephan Schmidheiny n'a été vu à Casale Monferrato et jamais il ne s'est présenté aux audiences du procès de l'amiante - où il vient d'être condamné à 16 ans de prison. Obsédante car, depuis 1952, la famille Schmidheiny a des participations dans la société Eternit Italie et que Stephan en devint le principal actionnaire et président en 1976. Or, entre la fin des années cinquante et sa fermeture en 1986, l'usine Eternit de Casale Monferrato a provoqué la mort de 1 800 personnes sur une population de 35 000 habitants.

 

C'est Jacob, le grand-père de Stephan, qui pose les premières pierres de l'empire Schmidheiny au début du XXe siècle en fondant une briqueterie à Espenmoos, dans sa Suisse natale, puis en se lançant dans le ciment et l'amiante. Ininflammable, imputrescible, extraordinairement résistant et isolant, le fibrociment (mélange d'amiante et de ciment) est le matériel du futur en ces années de révolution industrielle. Jacob passe le relais à son fils, Max, en 1933. Et Stephan n'a que 29 ans lorsqu'il prend en 1976 la direction d'Eternit.

 

"Utilisation raisonnée" de l'amiante

 

Quelle fut l'attitude de Stephan Schmidheiny durant ces années à la tête de ce que les habitants de Casale Monferrato ont rebaptisé "l'usine de la mort" ? Déjà à cette époque, les méfaits cancérogènes de l'amiante étaient connus. L'Allemagne l'avait bannie dés 1943 et des dizaines de publications scientifiques avaient démontré le lien entre l'amiante bleue et le mésothéliome malin, le cancer de la plèvre au diagnostic toujours mortel.

 

Pour ses avocats, dès son arrivée aux commandes du groupe, Stephan Schmidheiny a mis en place des mesures d'aspiration pour protéger les ouvriers des poussières mortelles. "Du chiqué, rétorque Nicola Pondrano, de l'association des familles des victimes. Ils nettoyaient l'usine quand il y avait des inspections, mais il y avait de la poussière dans tous les endroits inaccessibles aux inspecteurs. L'amiante était stocké en plein air et distribué aux familles, qui s'en servaient chez elles comme isolant. Pour seules précautions, ils déconseillaient de fumer et distribuaient du lait..."

 

Stephan Schmidheiny comprend très tôt que la bataille de l'amiante ne se gagnera pas avec des systèmes d'aspiration ou en distribuant des masques en papier aux ouvriers, mais en faisant pression sur l'opinion publique. Il engage une société de communication milanaise, la "K Bellodi", pour désinformer la presse avec des rapports lénifiants écrits par des médecins complaisants. Il gagne ainsi quelques années en entretenant le flou sur les dangers de l'amiante dont il préconise une "utilisation raisonnée". Mais peu à peu la terrible vérité s'impose : l'amiante est un poison mortel. Le Suisse doit se refaire une virginité.

 

Exil au Costa Rica

 

En 1984, fort d'une immense fortune - estimée aujourd'hui à 2,9 milliards de dollars -, l'empereur mondial de l'amiante se transforme en paladin de l'écologie, en bienfaiteur du développement durable. Il crée une fondation d'aide aux petits agriculteurs d'Amérique latine. En 1992, il devient conseiller de Maurice Strong, le responsable environnement des Nations unies, puis celui de Bill Clinton pour l'écologie. Il participe à l'organisation du sommet de la terre à Rio et écrit de nombreux ouvrages sur l'écologie. Puis il crée le World Business Concil for Sustainable Development et dote son fonds de bienfaisance Viva d'un milliard de dollars.

 

Son site, où il est photographié décontracté et souriant, est une ode à son oeuvre de milliardaire philanthrope et pas une fois n'y apparaît le mot amiante. Mais redoutant la justice italienne, il préfère vivre au Costa Rica. Sans toutefois négliger ses affaires en Suisse. Stephan Schmidheiny est un des principaux actionnaires de Swatch et du colosse bancaire USB. Ange de la mort ou bienfaiteur de l'humanité : c'est cette double personnalité qui a été jugée à Turin.